Lu pour vous : Monique Mund-Dopchie, « Études classiques et “cancel culture”. Le cas complexe de l’ethnocentrisme grec »
► ὁ λύχνος n° 171, juillet 2025.

Monique Mund-Dopchie, Études classiques et « cancel culture ». Le cas complexe de l’ethnocentrisme grec, Académie royale de Belgique, « L’Académie en poche », Bruxelles, 2025, 150 p., 9 €, ISBN : 9782803109814
Spécialiste de la réception de l’Antiquité grecque à la Renaissance et professeure émérite à l’Université Catholique de Louvain, Monique Mund-Dopchie (MMD) s’attaque à la question de la remise en question de l’Antiquité classique dans le contexte de la « cancel culture » étasunienne dans un petit ouvrage, plaisant et agréable à lire, présenté aux éditions de l’Académie royale de Belgique. La démarche de MMD diffère sensiblement de celle de Pierre Vesperini qui abordait, dans un ouvrage récent, le sujet de la « cancel culture » d’un point de vue philosophique et historique1. La chercheuse belge suit une approche différente en proposant une double perspective : son ré-examen critique et synthétique de la question de l’ethnocentrisme des Grecs est ainsi encadré par des réflexions proposant un lien avec les interrogations et les aspirations du mouvement woke et de la cancel culture. Cette double perspective nous semble faire à la fois le charme et la limite de son ouvrage : si l’analyse centrale de l’essai brille par sa clarté synthétique et sa capacité à convoquer de grands classiques et des textes moins connus pour dégager les éléments essentiels de la manière dont les Grecs anciens ont imaginé ou vécu leur rapport à l’altérité, sans jamais renoncer à la nuance, le rapport à la réception de l’Antiquité grecque dans l’actualité de la cancel culture reste malheureusement à peine ébauché. Mais procédons dans l’ordre.
Dans une brève introduction, MMD explique s’intéresser à l’ethnocentrisme grec comme « élément litigieux » qui, de même que l’esclavagisme ou la misogynie, est l’un des reproches moraux que l’on peut adresser à la culture grecque antique. Elle explique vouloir « répondre de façon convaincante et nuancée aux enjeux culturels auxquels sont soumis les étudiants de ces matières et plus généralement les amoureux de l’Antiquité gréco-latine » (p. 10).
Le premier chapitre, le plus court des trois, s’intitule « les “autorités” antiques et le débat sur le statut des Afro-américains au fil du temps ». Après une mise en perspective de la naissance du mouvement woke et des revendications de la communauté afro-américaine à partir des années 1960, et après une rapide présentation des aspirations de la cancel culture qui se propose d’effacer tout ce qui blesse la sensibilité des minorités, MMD passe en revue quelques évènements marquants du mouvement woke, comme le meurtre de George Floyd ou l’intervention des manifestants empêchant la représentation des Suppliantes d’Eschyle à la Sorbonne le 25 mars 20192. L’autrice montre ensuite comment l’Antiquité a pu ou peut être utilisée par des activistes suprématistes ainsi que la réponse que les spécialistes ont essayé d’apporter à ces utilisations du passé, en faisant notamment référence aux travaux de Donna Zuckerberg et à sa revue Eidolon3. MMD en vient ensuite à montrer comment, dans les débats sur l’esclavagisme entre le XVIIIe et le XXe siècles, l’autorité des Antiques a été évoquée et utilisée par les deux camps. Elle en conclut que le prestige de l’Antiquité, considérée précédemment comme un modèle, est désormais attaqué comme l’un des supports de la domination culturelle de l’Occident.
Le deuxième chapitre (« Les Grecs face à l’altérité, ou la représentation des Grecs et des non-Grecs ») plonge dans l’Antiquité et dans ses représentations de l’altérité. MMD commence par revenir sur l’opposition binaire entre « Grecs » et « barbares », qui structure la manière grecque de penser le monde. Elle montre ensuite comment cette représentation binaire a pu être tempérée par des modèles plus modérés comme une « représentation par cercles concentriques » supposant une différence croissante entre les Grecs et les peuples les plus éloignés. L’autrice montre ensuite que cet ethnocentrisme coexiste en Grèce avec une forme d’universalisme qui insiste sur le destin commun à tous les hommes. Pour finir, le chapitre s’intéresse à la manière dont l’ethnocentrisme et l’universalisme s’articulent : les différences de culture peuvent être expliquées par des différences d’évolution sur le temps long, par l’éloignement dans l’espace, ou par les périodisations historiques.
Le troisième chapitre (« Les Grecs face à l’altérité ou la mesure de l’évolution respective des peuples ») est à la fois le plus long et l’aboutissement de la réflexion de l’autrice. MMD s’intéresse aux trois critères qui, à son avis, ont permis aux Grecs d’évaluer l’évolution des peuples et leur éloignement du monde animal. Le premier critère est l’acquisition des techniques. Après avoir passé en revue des textes notamment d’Eschyle, Sophocle, Platon et Diodore de Sicile, l’autrice souligne que le progrès technique est souvent associé par les Grecs au langage, à l’agriculture ou à l’architecture, des formes de techniques toutes propres à la culture grecque et qui permettent souvent de l’opposer aux barbares. Le deuxième principe est le rejet des comportements perçus comme « bestiaux », notamment l’anthropophagie, le sacrifice humain, l’omophagie, l’inceste, l’accouplement en public. En discutant de manière sommaire mais précise chacun de ces éléments, l’autrice montre à quel point les Grecs ont pu se tromper dans leur évaluation des coutumes étrangères et à quel point certains de ces comportements qu’ils réprouvaient chez des étrangers ont pu été adoptés de manière provocatrice par des intellectuels comme les cyniques, ce qui permet une remise en question critique de ce regard sur l’autre. Le troisième élément qui permet de se distinguer des animaux et d’évaluer le développement d’un peuple est l’organisation de la vie sociale et politique. C’est l’occasion pour MMD de revenir sur les modèles politiques de l’Antiquité grecque et de souligner à quel point le modèle démocratique, qui était une expérience politique limitée dans le temps et dans l’espace, a compté dans la réception moderne de l’Antiquité.
En conclusion, l’autrice revient à l’actualité et à son questionnement sur la cancel culture. Elle souligne d’abord la particularité de l’ethnocentrisme grec, qui ne se fonde pas sur la couleur de la peau mais sur un sentiment de supériorité culturelle. Elle insiste ensuite sur les nombreux garde-fous qui ont limité la portée de cet ethnocentrisme : la perspective universaliste développée en même temps, la présence de forces critiques intérieures comme les cyniques, le contexte historique et la réalité factuelle, faite d’échanges marchands qui attestent les rapports avec les étrangers. L’autrice conclut en suggérant que ce n’est pas l’Antiquité en soi qui pose problème, mais l’usage qui en est fait. En évoquant le débat sur les « racines gréco-latines » autour de la constitution européenne, MMD critique le modèle de filiation que la métaphore des racines suggère et propose plutôt l’image d’une « source à laquelle on puise, c’est-à-dire une appropriation » (p. 133). À son avis, cette appropriation de la culture antique a pris des formes différentes dans les siècles et a surtout appauvri les sources en les réduisant à des exempla.
En somme, ce petit ouvrage offre des pistes de réflexion intéressantes et ouvre des questionnements très actuels et importants, auxquels chaque passionné de l’Antiquité est appelé à se confronter. Cependant, le rapport entre la réflexion développée par l’autrice autour de l’ethnocentrisme grec et l’actualité de la cancel culture n’est que suggéré et n’est pas vraiment exploité par l’autrice. Dans sa perspective sur l’actualité, MMD semble se limiter à reprendre des idées et des suggestions bien connues des spécialistes, en alternant entre une forme d’apologie de l’Antiquité et une insistance (certes justifiée) sur la nécessité de contextualisation historique. On regrette en revanche qu’elle ne développe pas davantage sa réflexion sur « l’appropriation » en fin d’ouvrage et surtout qu’elle n’envisage pas et ne suggère pas des perspectives d’appropriation de l’Antiquité adaptées au contexte contemporain. C’est finalement bien là la question que la cancel culture pose : peut-on continuer à puiser à la source de l’Antiquité ? et comment le faire aujourd’hui ?
1 Pierre Vesperini, Que faire du passé ? Réflexions sur la cancel culture, Fayard, 2022.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Rocco Marseglia (2 août 2025). Lu pour vous : Monique Mund-Dopchie, « Études classiques et “cancel culture”. Le cas complexe de l’ethnocentrisme grec ». Connaissance hellénique. Consulté le 11 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/14gg3

En complément, un cours-conférence d’environ 1 heure 15 dispensé au Collège Belgique à Bruxelles le 8 mars 2023, par Monique Mund-Dopchie.sur ce même thème: L’ethnocentrisme grec justifie-t-il le rejet des études classiques par la « Cancel Culture » ? : https://www.youtube.com/watch?v=Tiwec5pac7Q
Cher Monsieur Marseglia,
Merci pour cette recension de l’ouvrage de Monique Mund-Dopchie, que j’ai eu l’occasion de lire récemment. Je partage votre point de vue. Le livre, fondamental sur la question de l’ethnocentrisme grec, se révèle trop succinct sur la véritable problématique annoncée par le titre principal et accrocheur: “Études classiques et ‘cancel culture'”. Je suis un peu resté sur ma faim…
Pour une synthèse vidéo par l’auteure elle-même, voir le lien suivant:
https://www.youtube.com/watch?v=DtrEluEKTqA
Merci pour votre compte rendu, intelligent, et qui reflète fidèlement la lecture que j’ai moi aussi faite du livre de mon ancienne professeure. J’ai en effet suivi les cours de “MMD” dès ma 1ère candidature à l’UCL et, je ne le cache pas, cette professeure compte parmi ceux qui ont le plus influencé mon destin…
Vous comprendrez que je prenne donc le risque d’emprunter les habits de l’avocat, alors qu’il n’y a ici nul procès et que surtout je n’ai pas été sollicité par cette auguste cliente. Je reviens sur ce passage: “En évoquant le débat sur les « racines gréco-latines » autour de la constitution européenne, MMD critique le modèle de filiation que la métaphore des racines suggère et propose plutôt l’image d’une « source à laquelle on puise, c’est-à-dire une appropriation » (p. 133). À son avis, cette appropriation de la culture antique a pris des formes différentes dans les siècles et a surtout appauvri les sources en les réduisant à des exempla.” Peut-être avez-vous sous-estimé l’enseignement ici transmis; j’insiste dès lors sur ses implications et je rajoute: il n’y a pas de “racines” au sens vertical du terme, mais bien de nombreuses sources et c’est selon ce même raisonnement que l’on peut également rejeter la qualification de “judéo-chrétienne”, tout aussi partiale.
Quant au reproche (mais le mot est trop fort) de s’attarder sur une apologie de l’Antiquité (classique), n’est-il pas déplacé sur ce site internet? Vous pourrez probablement me l’adresser aussi, si j’écris que l’étude de cette antiquité chérie a un intérêt “en soi” (en latin: per se) et que, et je rejoins donc ma chère professeure, une erreur qui a déjà été trop commise est de vouloir la rapprocher de l’époque contemporaine. En d’autres termes, il y a suffisamment d’intellectuels pour exemplifier comme vous semblez le souhaiter les dérives de l’appropriation de savoirs venus d’un autre espace-temps. Ce qui est de plus en plus rare, ce sont des “littéraires”, en compagnie de qui lire Lucien pour le seul et savant plaisir de débusquer son humour… J’ai le ferme espoir que ce nouvel ouvrage de “MMD” attirera vers le latin et le grec de nouveaux adeptes et je considère en réalité que ce serait un résultat inestimable.
Merci pour votre commentaire. Je suis entièrement d’accord avec vous sur les “racines” de l’Europe. Quant à l’apologie de l’Antiquité classique, je souligne simplement que c’est un argument déjà bien connu et que j’aurais aimé trouver un développement plus riche de la partie la plus originale de l’ouvrage. L’ouvrage reste bien entendu conseillé à tous ceux que la question intéresse.
RM