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Le Cercle des poétesses disparues N. 1 – Sappho et les autres

► ὁ λύχνος n° 171, juillet 2025.

Portrait d’une jeune femme parfois identifiée avec Sappho, fresque, Musée Archéologique de Naples

 

Sappho et les autres : le canon très peu canonique d’Antipater de Thessalonique

Qui ne connaît pas Sappho ? S’il est vrai que Sappho est sans conteste la poétesse la plus célèbre de tous les temps, peu de spécialistes ou de passionnés sauraient nommer ne serait-ce que quelques autres poétesses grecques ; de même, les manuels ignorent totalement cette production poétique1. Pourtant, l’Antiquité grecque a connu un nombre considérable de poétesses : l’excellent site d’André Charbonnet en a recensé pas moins de 68 sur 7 siècles2 ! Où sont donc passées les autres ? Cette petite rubrique veut nous faire (re)découvrir quelques-unes de ces femmes de lettres antiques qui ont laissé, bien souvent, très peu de traces.

Pourtant, les Anciens connaissaient bien – et, souvent, appréciaient – beaucoup de ces collègues de Sappho. Dans une épigramme conservée dans l’Anthologie grecque (IX, 26), le poète d’époque augustéenne (Ier siècle avant notre ère) Antipater de Thessalonique rend hommage à neuf poétesses :

Τάσδε θεογλώσσους Ἑλικὼν ἔθρεψε γυναῖκας

ὕμνοις καὶ Μακεδὼν Πιερίας σκόπελος,

Πρήξιλλαν, Μοιρώ, Ἀνύτης στόμα, θῆλυν Ὅμηρον,

Λεσβιάδων Σαπφὼ κόσμον ἐυπλοκάμων,

Ἤρινναν, Τελέσιλλαν ἀγακλέα καὶ σέ, Κόριννα,

θοῦριν Ἀθηναίης ἀσπίδα μελψαμέναν,

Νοσσίδα θηλύγλωσσον ἰδὲ γλυκυαχέα Μύρτιν,

πάσας ἀενάων ἐργάτιδας σελίδων.

Ἐννέα μὲν Μούσας μέγας Οὐρανός, ἐννέα δ’ αὐτὰς

Γαῖα τέκεν θνατοῖς ἄφθιτον εὐφροσύναν.

 

Ces femmes aux paroles divines, c’est l’Hélicon qui les a nourries

de chants, ainsi que le rocher macédonien de Piérie :

Praxilla, Moïro, la bouche d’Anyté, un Homère au féminin,

Sappho, la parure des Lesbiennes aux belles boucles,

Hérinna, Télésilla la glorieuse, et toi, Corinne,

toi qui as chanté l’impétueux bouclier d’Athéna,

et Nossis aux paroles de femme, et Myrtis aux sons doux ;

elles sont toutes autrices de pages immortelles !

Neuf Muses enfanta le grand Ciel, et ces neuf-là

c’est la Terre qui les enfanta, joie impérissable pour les mortels !

Le texte d’Antipater se présente comme un véritable « canon » de poétesses. On sait que le goût de la classification de la tradition littéraire a accompagné le début de l’époque alexandrine, grâce notamment au travail d’édition et de critique littéraire fourni par les premiers directeurs de la Bibliothèque d’Alexandrie, et il y a des raisons de supposer que la codification du canon d’Antipater remonte jusqu’à Aristophane de Byzance, l’intellectuel qui dirigea la bibliothèque dans les années de passage entre le IIIe et le IIe siècle avant J-C3.

Le poème est entièrement bâti sur une association entre les neuf poétesses et les neuf Muses, suggérée, dès les premiers vers, par l’évocation des deux lieux symboliques de l’Hélicon et de la Piérie. Les montagnes de Piérie, situées en Macédoine, s’étendent jusqu’au mont Olympe et étaient considérées comme la patrie des Muses. L’Hélicon est une montagne de Béotie, siège d’un ancien sanctuaire consacré aux Muses et résidence des Muses elles-mêmes : c’est là qu’Hésiode raconte, dans la Théogonie, les avoir rencontrées pendant qu’elles dansaient au sommet de la montagne4.

Les neuf poétesses sont ainsi présentées comme des femmes (γυναῖκας, vers 1) que leurs capacités poétiques rapprochent des dieux (θεογλώσσους). La même idée réapparaît à la fin du poème, lorsque le parallélisme entre les poétesses et les Muses est rendu encore plus explicite : « Neuf Muses enfanta le grand Ciel, et ces neuf-là / c’est la Terre qui les enfanta ». Les poétesses sont en somme comme neuf Muses vivant sur terre, et l’opposition entre le Ciel (Οὐρανός) et la terre (Γαῖα) vient renforcer l’analogie. La comparaison entre les deux épithètes, θεόγλωσσος (vers 1) référé à toutes les poétesses, et θηλύγλωσσος (vers 7), plus particulièrement appliqué à Nossis, souligne bien la même contiguïté : ces paroles de femmes sont des paroles divines !

Cependant, Antipater ne semble pas suggérer d’association plus précise ou plus profonde entre les neuf poétesses et les neuf Muses et la comparaison apparaît finalement plutôt convenue. Le rapprochement a sans doute été suggéré par l’activité poétique et par le genre des poétesses. Par ailleurs, un lieu commun déjà bien établi dans la poésie fait de Sappho la dixième Muse, dans un éloge qui prend des traits également conventionnels5.

En effet, comme il convient justement à un « canon », le poème d’Antipater présente bien un éloge des neuf poétesses. Malgré un caractère un peu stéréotypé et hyperbolique, la célébration des poétesses est sincère et réelle. Si Sappho est « la parure des Lesbiennes aux belles boucles » (Λεσβιάδων… κόσμον ἐυπλοκάμων, vers 4), Anyté est même saluée comme un « Homère femelle » (θῆλυν Ὅμηρον, vers 3). L’éloge prend des tonalités épiques lorsqu’il qualifie Télésilla de « glorieuse » (ἀγακλέα, vers 5) avant de conclure sur la joie « impérissable » (ἄφθιτον, vers 10) que ces vers procurent aux mortels. En tout cas, toutes les neuf poétesses sont célébrées en tant qu’« autrices de pages immortelles » (ἀενάων ἐργάτιδας σελίδων, vers 8).

Nous ignorons pratiquement tout de l’origine et de la finalité du poème d’Antipater et, même si cela peut sembler peu probable, rien ne nous interdit de penser que ce texte a été composé pour introduire une anthologie de poétesses ou pour illustrer une galerie de statues ou d’autres œuvres artistiques représentant les neuf poétesses6, les deux hypothèses généralement formulées pour les poèmes semblables consacrés aux poètes lyriques hommes. Il est incontestable en effet que le « canon » d’Antipater partage plusieurs traits communs avec les « canons » de poètes lyriques. Prenons par exemple le poème anonyme toujours transmis par l’Anthologie grecque (IX, 184) :

Πίνδαρε, Μουσάων ἱερὸν στόμα, καὶ λάλε Σειρὴν

Βακχυλίδη Σαπφοῦς τ’ Αἰολίδες χάριτες

γράμμα τ’ Ἀνακρείοντος, Ὁμηρικὸν ὅς τ’ ἀπὸ ῥεῦμα

ἔσπασας οἰκείοις, Στησίχορ’, ἐν καμάτοις,

ἥ τε Σιμωνίδεω γλυκερὴ σελὶς ἡδύ τε Πειθοῦς

Ἴβυκε καὶ παίδων ἄνθος ἀμησάμενε

καὶ ξίφος Ἀλκαίοιο, τὸ πολλάκις αἷμα τυράννων

ἔσπεισεν πάτρης θέσμια ῥυόμενον,

θηλυμελεῖς τ’ Ἀλκμᾶνος ἀηδόνες, ἵλατε, πάσης

ἀρχὴν οἳ λυρικῆς καὶ πέρας ἐστάσατε.

 

Pindare, bouche sacrée des Muses, et toi, Bacchylide,

babillarde sirène, et vous, grâces éoliennes de Sappho,

et l’écrit d’Anacréon, et toi, Stésichore, qui as fait passer

le flot homérique dans tes propres travaux,

et la douce page de Simonide, et toi, Ibycos, qui a moissonné

la charmante fleur de la persuasion des jeunes gens,

et toi, glaive d’Alcée, qui souvent répandis le sang des tyrans

pour défendre les lois de ta patrie,

et vous, rossignols d’Alcman au chant de femmes, soyez-moi propices,

vous qui avez fixé le début et la fin de toute la poésie lyrique.

Si ce deuxième poème est entièrement construit sur la modalité de l’adresse directe à chacun des neuf poètes lyriques, l’apostrophe apparaît également dans l’épigramme d’Antipater dans l’interpellation de Corinne au vers 5 (καὶ σέ, Κόριννα). Dans un nombre de vers équivalent (10 dans les deux cas), les deux poèmes présentent une énumération de neuf poétesses ou poètes, chacun desquels est souvent brièvement caractérisé. Il peut s’agir d’une simple épithète, stéréotypée ou anodine, qui renvoie à la douceur de l’écriture poétique (γλυκυαχέα Μύρτιν, « Myrtis aux sons doux », chez Antipater ; ἥ τε Σιμωνίδεω γλυκερὴ σελίς, « la douce page de Simonide », dans le deuxième poème) ou à la gloire atteinte par la poétesse grâce à son ouvrage (Τελέσιλλαν ἀγακλέα, « la glorieuse Télésilla »).

Parfois, cette caractérisation prend une tournure homérique, comme dans le cas de Ἀνύτης στόμα (« la bouche d’Anyté »), qui rappelle des périphrases telles que βίη Διομήδεος (« la force de Diomède »)7, qu’Homère emploie pour simplement désigner le héros. Quelquefois, ces caractérisations touchent à des traits plus spécifiques ou à des caractéristiques typiques des poètes en question : ainsi, par exemple, Antipater souligne les accents typiquement féminins de la poésie de Nossis (sans que nous puissions définir de manière plus précise ce qui ferait, aux yeux de l’auteur, le trait féminin, θηλύγλωσσον, de cette écriture) ; dans le deuxième poème, la poésie d’Alcée est associée à un glaive qui répand le sang des tyrans (allusion que nous pouvons sans doute mieux comprendre par ailleurs!).

L’éloge stéréotypé peut aussi céder le pas à une référence bien plus originale et spécifique, comme dans les cas respectifs d’Ibycos et de Corinne. Pour le premier poète, l’épigramme insiste sur la thématique érotique qui caractérise son œuvre. La référence est encore plus précise pour Corinne, avec l’allusion à un poème particulier de la poétesse, qui nous est inconnu par ailleurs (« toi qui as chanté l’impétueux bouclier d’Athéna »).

Par tous ces éléments formels, le poème d’Antipater de Thessalonique semble bien correspondre aux « canons » consacrés aux poètes lyriques hommes et, comme ces derniers, il s’évertue à proposer un éloge, plus ou moins circonstancié et plus ou moins précis, des neuf poétesses choisies. Cependant, comme l’a notamment souligné Anne Debrosse, le « canon des poétesses » semble aussi se différencier de ses équivalents consacrés aux poètes hommes sur plusieurs points.

Tout d’abord, Antipater réunit des poétesses qui écrivent dans des genres poétiques différents (Anyté écrit par exemple des épigrammes bucoliques, Corinne des hymnes…), ce qui distingue nettement le canon des poétesses de celui des neuf poètes lyriques8, centré sur les poètes que la tradition alexandrine a commencé à qualifier de « lyriques », même si cette qualification englobe aussi bien la poésie mélique chorale que la mélique monodique. Surtout, les neuf poétesses sont regroupées seulement parce que femmes, sans autre critère d’ordre esthétique, poétique ou littéraire. Ainsi, derrière un regroupement apparemment laudateur, la perspective sexuée suggérerait un tout autre sous-entendu : pour Anne Debrosse, « comparer les autrices entre elles revient à les cantonner dans un rôle très restreint : on évite de les confronter aux auteurs masculins »9.

Est-ce donc à dire qu’il faut laisser une place à part aux poétesses parce que, moins intéressantes que les bons auteurs hommes, elles ne seraient pas passées à la postérité si on les avait jugées à égalité avec les hommes ? Certes, il est indiscutable que, hormis Sappho, les poétesses du canon d’Antipater de Thessalonique ne sont jamais devenues « canoniques » et, en particulier, n’ont jamais été étudiées dans les écoles. Elles ont cependant intéressé une certaine catégorie de lecteurs lettrés, comme l’attestent plusieurs documents artistiques et littéraires. Cela dépend aussi, en partie au moins, de la réception de la poésie féminine, ce dont nous reparlerons en abordant le sujet de la poésie locrienne.

En effet, si le canon des poétesses évite sciemment la comparaison avec les poètes et se fonde sur un principe de choix sexué, le canon des poètes n’est pas moins imperméable à la dimension sexuée. Sappho semble constituer la seule exception à ce principe, seule poétesse qui a intégré la liste canonique de poètes lyriques. Son statut est cependant bien particulier, comme l’atteste par exemple le canon de Philodème de Gadara (Anthologie grecque IX, 571) :

Ἔκλαγεν ἐκ Θηβῶν μέγα Πίνδαρος· ἔπνεε τερπνὰ

ἡδυμελεῖ φθόγγῳ μοῦσα Σιμωνίδεω·

λάμπει Στησίχορός τε καὶ Ἴβυκος· ἦν γλυκὺς Ἀλκμάν·

λαρὰ δ’ ἀπὸ στομάτων φθέγξατο Βακχυλίδης·

Πειθὼ Ἀνακρείοντι συνέσπετο· ποικίλα δ’ αὐδᾷ

Ἀλκαῖος, κύκνος Λέσβιος, Αἰολίδι.

ἀνδρῶν δ’ οὐκ ἐνάτη Σαπφὼ πέλεν, ἀλλ’ ἐρατειναῖς

ἐν Μούσαις δεκάτη Μοῦσα καταγράφεται.

 

De Thèbes, Pindare a fait retentir son cri ; la muse de Simonide

exhalait ses charmes par sa voix de miel ;

Stésichore brille ainsi qu’Ibycos ; Alcman était doux ;

des délices résonnèrent de la bouche de Bacchylide ;

Persuasion fut la compagne d’Anacréon ; bariolés les propos

qu’Alcée, le cygne de Lesbos, chante pour l’Éolide.

Et Sappho ne fut pas la neuvième parmi ces hommes, mais on l’inscrit

comme dixième Muse entre les Muses désirables.

Tel qu’il est présenté par Philodème, le canon des poètes lyriques souligne avec force la question du sexe des auteurs. Sappho est ainsi isolée à la fin du poème et son statut est présenté comme hybride. Neuvième après les autres poètes et dixième après les neuf Muses, moitié humaine et moitié divine, Sappho défie les règles et les limites de la classification. Si le poème d’Antipater délimite et isole les autrices pour les traiter séparément des auteurs canoniques en définissant une espèce de contre-canon de poétesses qui ne seront jamais canoniques, l’épigramme de Philodème insiste bien sur l’identité genrée des poètes du canon. Sappho seule dépasse les catégorisations sexuées et s’impose dans un canon de lyriques par ailleurs exclusivement masculins ; elle est ainsi la seule personnalité littéraire que l’on retrouve également dans les deux traditions de « canons » : poétesse parmi les poétesses, Muse parmi les Muses terrestres, et surtout poétesse parmi les poètes.

 

1 Par exemple, la monumentale histoire littéraire de Luciano Canfora en deux volumes ne présente qu’une très courte allusion à Corinne, qui n’est d’ailleurs pas citée en tant qu’autrice…

3 Pour une discussion sur cette question, voir l’excellent ouvrage d’Anne Debrosse, La Souvenance et le désir. La réception des poétesses grecques, Paris, 2018, p. 111-117.

4 Hésiode, Théogonie, vers 1-28.

5 Voir par exemple le poème d’Antipater de Sidon (Anthologie grecque IX, 66) : Μναμοσύναν ἕλε θάμβος, ὅτ’ ἔκλυε τᾶς μελιφώνου / Σαπφοῦς μὴ δεκάταν Μοῦσαν ἔχουσι βροτοί, « Lorsqu’elle entendit Sappho à la voix de miel, Mnémosyné fut saisie d’effroi et se demanda si les mortels n’avaient pas là une dixième Muse ». On retrouve le même motif dans une épigramme attribuée à Platon (Anthologie grecque IX, 506) : Ἐννέα τὰς Μούσας φασίν τινες· ὡς ὀλιγώρως· / ἠνίδε καὶ Σαπφὼ Λεσβόθεν ἡ δεκάτη, « Neuf sont les Muses, disent certains ; quelle négligence ! Voici encore Sappho de Lesbos, la dixième ! ». Cf. également d’autres poèmes de l’Anthologie: VII, 407 (Dioscoride) ; VII, 14 (Antipater de Sidon).

6 Nous savons que ce type d’œuvre d’art existait et nous aurons l’occasion d’en reparler.

7 Voir par exemple Iliade V, 781.

8 Anne Debrosse, « La réception des poétesses grecques, ou les affabulations de l’“imagination combleuse” », Anabases, 21, 2015, p. 253-262 (https://journals.openedition.org/anabases/5371).

9 Anne Debrosse, art. cit.

Rocco Marseglia
Rocco Marseglia
Rocco Marseglia est professeur de lettres classiques en classes préparatoires au lycée Paul Cézanne (Aix-en-Provence) et chercheur associé du Centre… Lire la suite

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Rocco Marseglia (5 août 2025). Le Cercle des poétesses disparues N. 1 – Sappho et les autres. Connaissance hellénique. Consulté le 12 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/14gjy


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6 réponses

  1. Jean-Claude DUTTO dit :

    ChatGPT mis en échec !

    Cher Monsieur Marseglia,
    Attendez un peu avant de compter ChatGPT au nombre de vos contributeurs !
    Je vous transmets infra un petit dialogue que j’ai eu avec ChatGPT au sujet d’Antipater de Thessalonique et de Sappho, qui donne à mon sens une bonne leçon sur les limites de l’IA :

    – (MOI) QUE DIT ANTIPATER DE THESSALONIQUE À PROPOS DE SAPPHO ?
    – (ChatGPT) : Antipater de Thessalonique, poète grec de l’époque hellénistique (vers le 1er siècle av. J.-C. ou 1er siècle ap. J.-C.), est surtout connu pour ses épigrammes.
    Ce qu’on sait de ses références à Sappho :
    • Antipater mentionne Sappho dans quelques-uns de ses épigrammes, souvent pour louer sa poésie ou évoquer son génie lyrique.
    • Il la considère comme un modèle prestigieux, symbole de la poésie lyrique de Lesbos, et une source d’inspiration pour les poètes postérieurs.
    Exemple notable
    Dans l’épigramme AP (Anthologie Palatine) 7.146, Antipater évoque Sappho en la présentant comme une figure d’exception :
    « Sappho, la déesse de la poésie lyrique,
    dont les vers enchantent les âmes et le cœur. »
    Ce ton presque divin reflète bien l’estime qu’elle inspire à Antipater.
    En résumé
    • Antipater reprend la tradition qui fait de Sappho une poétesse digne d’admiration quasi divine.
    • Sa poésie célèbre l’héritage lyrique de Sappho, notamment sa capacité à toucher profondément l’auditeur par ses vers.
    • Il n’associe pas Sappho à des qualificatifs “mascula” ou “viriles” à la manière romaine, mais insiste plutôt sur sa délicatesse et sa force d’inspiration.
    Si tu veux, je peux te retrouver le texte exact en grec avec une traduction. Veux-tu ?
    – (MOI) OUI

    – (ChatGPT) : Voici l’épigramme d’Antipater de Thessalonique, Anthologie Palatine 7.146, en version grecque suivie d’une traduction :
    Texte grec (AP 7.146)
    Σαπφὼ λυρικὴ θεά,
    ἣν ψυχὰς καὶ φρένας γλυκὺν ἄρειν ἐδύνατο,
    λέξεις ἄπταιστοι καὶ μελέδοντες ὄμβροι,
    πνοὴν φιλότητος ἀείδοντες.
    Traduction française
    Sappho, déesse lyrique,
    qui pouvait élever les âmes et les esprits avec douceur,
    aux paroles parfaites et aux chants mélodieux,
    chantant la respiration de l’amour.
    Notes
    • Le texte souligne la puissance émotive et inspiratrice de Sappho, sans la moindre connotation “masculine”.
    • Elle est presque divinisée ici, ce qui correspond à la tradition grecque classique et hellénistique.
    – (MOI) EST-CE BIEN L’ÉPIGRAMME 146 DU LIVRE 7 DES ÉPIGRAMMES FUNÉRAIRES ? JE NE TOMBE PAS SUR LA MÊME ( je ne le précise pas à l’IA, mais je suis évidemment allé entre-temps vérifier chez Budé, cette pseudo-épigramme me paraissant pour le moins bizarre…et à la référence donnée, en 7,146, je tombe sur la véritable épigramme d’Antipater de Sidon relative à Ajax, et pas à Sappho !)
    – (ChatGPT) : Tu as raison de te questionner — l’épigramme que j’avais citée précédemment ne correspond pas du tout aux collections connues d’Antipater de Thessalonique. Mes excuses pour l’erreur.
    Ce que nous savons vraiment
    • Antipater de Thessalonique (1er s. av./ap. J.-C.) est bien l’auteur d’un célèbre Canon des poétesses lyriques, où il mentionne neuf femmes poètes, dont Sappho, mais il ne compose pas d’épigramme spécifiquement centrée sur elle.  
    • L’épigramme que j’avais fournie plus haut a été attribuée à Antipater de Sidon (un autre poète), mais même dans ce cas, les sources consultées (comme l’Anthologie Palatine) ne permettent pas de confirmer l’existence d’un texte semblable exactement sous le numéro 7.146.  
    Ce que contient vraiment le Canon des poétesses d’Antipater de Thessalonique
    Dans l’anthologie grecque, Antipater de Thessalonique mentionne simplement Sappho parmi d’autres poétesses célèbres comme Praxilla, Érinna, Corinne, Nossis, Myrtis, Télésille, Anytè, Moïro.
    Mais aucun vers ou épigramme dédié spécifiquement à Sappho n’est attesté dans ce recueil. 
    En résumé
    • Non, l’épigramme attribuée (AP 7.146) ne semble pas être d’Antipater de Thessalonique, et ne figure pas comme tel dans les collections classiques.
    – (MOI) MAIS ALORS, D’OÙ PROVIENT CE TEXTE GREC ?
    – (ChatGPT) : Excellente question — examinons cela de plus près.
    Origine probable du texte grec cité
    Le texte que je t’avais cité précédemment — présentant Sappho comme “déesse lyrique” (λύρικη θεά) — ne correspond à aucune épigramme authentiquement attestée d’Antipater de Thessalonique ou d’un autre poète premier. Il s’agit très probablement d’un poème moderne ou d’une reconstruction poétique contemporaine trouvée en ligne, sans fondement textuel dans les manuscrits classiques.
    Voici pourquoi :
    • Aucun corpus antique (comme l’Anthologie Palatine ou le Canon des poétesses) ne contient ce texte sous ce nom ou ce numéro.  
    • Les bases fiables telles que la Wikisource ou les recueils classiques ne rapportent rien de similaire authentique.  
    Conclusion
    • Le texte en question n’appartient pas à la tradition antique.
    • Il semble être une création moderne inspirée de la vénération traditionnelle de Sappho, mais non fondée sur un original grec.
    – (MOI) : JE SUIS DÉÇU QUE LA VALIDITÉ DES SOURCES NE SOIT PAS MIEUX CONTRÔLÉE.
    – (ChatGPT) : Je comprends ta déception — et elle est légitime.
    Dans le domaine des textes antiques, on voit souvent circuler des citations “trop belles pour être fausses”… mais qui sont justement fausses ou modernisées. Ce qui complique les choses, c’est que certains sites reprennent ces créations sans vérifier, en leur donnant un vernis pseudo-classique (alphabet grec, style lyrique), ce qui brouille la frontière entre authentique et apocryphe.
    Pour éviter ça, il faut systématiquement :
    1. Vérifier dans les corpus reconnus (Anthologia Graeca, TLG, Perseus, Loeb).
    2. Contrôler le manuscrit ou l’édition critique pour la numérotation et l’attribution.
    3. Remonter à la chaîne de transmission (qui a cité quoi, et quand).
    LA LEÇON TIRÉE DE CETTE PETITE EXPÉRIENCE :
    Sur des sujets pointus, il ne faut pas se fier totalement à l’IA. En effet, une personne peu expérimentée qui ne serait pas allée, comme je l’ai fait, consulter l’Anthologie Palatine de la CUF (Budé), aurait pu prendre pour argent comptant la première réponse de ChatGPT qui transmet cette pseudo-épigramme sans avoir fait aucune vérification des sources. De plus, l’IA affirme au début qu’« Antipater mentionne Sappho dans quelques-uns de ses épigrammes, souvent pour louer sa poésie ou évoquer son génie lyrique », pour reconnaître à la fin de manière contradictoire qu’ « il ne compose pas d’épigramme spécifiquement centrée sur elle »…
    Il est vrai que, mise en défaut, l’IA fait amende honorable, mais elle a malheureusement aussi fait la preuve de ses limites…Dont acte !
    Bien à vous,
    Jean-Claude DUTTO

  2. jean-claude dutto dit :

    Cher Monsieur Marseglia,

    Pour rebondir sur votre réponse, je me permets de vous transférer la synthèse faire par l’IA, en l’occurrence Chat GPT sur la “mascula Sappho”: d’Horace:

    “1) Que signifie « mascula »  ici ?
    Quand Horace qualifie Sappho de « mascula » (ou la compare à l’écriture des hommes), il ne parle pas d’une identité de genre au sens moderne. Le mot latin masculus / mascula porte surtout ces nuances dans la poésie et la rhétorique antiques :
    • Vigueur, force d’expression — une énergie, une intensité stylistique que la tradition associe plutôt à la poésie masculine.  
    • Sévérité / gravitas / ton élevé — un style moins « délicat » ou « féminin » selon les stéréotypes littéraires antiques.  
    • Compliment paradoxal — Horace loue Sappho pour sa puissance poétique : il admire qu’une femme atteigne un niveau d’autorité et d’ardeur proprement « viril » (au sens culturel romain).
    2) Remarque sur les interprétations
    Certains commentateurs notent aussi que qualifier une femme de « mascula » pouvait, selon le contexte, porter une connotation sexuelle péjorative (accusation de comportement « viril » dans la sphère érotique, p. ex. l’idée de tribades). Dans le cas d’Horace, le sens dominant dans le passage d’Épître I.19 est esthétique / moral-littéraire (la force et l’autorité poétique). Quand Horace qualifie Sapho (Sappho) de mascula, il ne faut pas comprendre « masculine » au sens moderne d’« homme dans un corps de femme ».
    En latin classique, masculus et son féminin mascula peuvent avoir plusieurs nuances :
    • Force de caractère : courage, énergie, fermeté d’âme, indépendance, que les Romains associaient culturellement à une vertu « masculine ».
    • Puissance intellectuelle ou créatrice : dans un domaine (comme la poésie) où les Grecs et les Romains voyaient surtout des hommes, exceller pouvait être qualifié de « masculin ».
    • Gravité de style : un ton élevé, vigoureux, loin de la délicatesse jugée « féminine » dans les clichés littéraires antiques.
    Chez Horace, appeler Sapho « mascula » n’est donc pas une insulte, mais un compliment paradoxal : il salue une femme dont le génie poétique et la vigueur d’expression atteignent — voire surpassent — le niveau des meilleurs poètes hommes.
    Replaçons ce « mascula Sappho » dans le fil de l’Épître I, 19.
    1) Contexte de l’épître
    Cette lettre est adressée à un certain Maecius Tarpa, un arbitre reconnu des œuvres poétiques. Horace y défend son droit à innover tout en suivant la tradition.
    Le fil de son raisonnement :
    1. Les bons poètes latins doivent apprendre des Grecs.
    2. Mais imiter ne veut pas dire copier servilement : il faut adapter, personnaliser.
    3. Les Grecs eux-mêmes se sont influencés mutuellement, tout en gardant leur originalité.
    4. Exemple : Archiloque (VIIe siècle av. J.-C.) a inventé certains mètres vigoureux.
    5. Sappho et Alcée, plus tard, reprennent ces mètres mais chacun avec sa personnalité.
    6. Conclusion implicite : Horace, lui aussi, peut reprendre des formes grecques, tout en y mettant sa patte.
    2) Pourquoi Sappho ici ?
    Horace la cite comme preuve vivante que la valeur littéraire ne dépend pas du sexe, mais du talent et de la force expressive.
    • En qualifiant Sappho de « mascula », il souligne qu’elle écrit avec la puissance et la gravité qu’on attend d’un poète “viril” dans l’optique romaine.
    • Cette vigueur la place au même niveau qu’Alcée, autre poète lyrique majeur de Lesbos, et qu’Archiloque, poète satirique et guerrier réputé pour la rudesse de son style.
    • Pour Horace, c’est une manière implicite de dire : Moi aussi, je peux être l’égal de ces grands modèles, même si je suis Romain et non Grec.
    3) Effet rhétorique
    • Autorité par association : en se réclamant de Sappho et Alcée, Horace se range dans la lignée des poètes prestigieux.
    • Éloge paradoxal : il flatte Sappho par un attribut culturellement masculin, ce qui, dans l’univers antique, amplifie la reconnaissance de sa puissance poétique.
    • Argument pour l’innovation : si même les Grecs s’inspiraient d’anciens maîtres pour créer du neuf, pourquoi reprocher à un Romain comme lui de faire pareil ?
    En résumé :
    Le « mascula » est essentiel à l’argument : il sert à prouver que la vigueur et l’excellence littéraires peuvent franchir les limites du genre et du temps. Sappho devient le modèle d’une poétesse qui, par la force de son art, rivalise avec les plus “virils” des poètes.”

    Pas mal, non?
    Bien à vous,
    J-C DUTTO

    • Connaissance hellénique dit :

      Comme le disait Daniel di Meglio dans son article récent, nous compterons bientôt ChatGPT parmi les contributeurs du Luchnos !!

  3. Jean-Claude DUTTO dit :

    Merci Monsieur Marseglia pour cet article stimulant !

    Le fait que Sappho soit seule citée comme “poétesse parmi les poètes” ne serait-il pas dû à ce qu’elle était tout bonnement la seule à être considérée à l’égal des poètes lyriques masculins? N’était-elle pas d’ailleurs qualifiée de “mascula” par Horace?

    Je cite à ce propos un article de Pierre Landete ( Sigila 2016/2 N° 38, Sappho de Lesbos et l’anandrisme, pages 127 à 146 https://shs.cairn.info/revue-sigila-2016-2-page-127?lang=fr ):
    “Horace qui la désigne en latin par l’épithète valorisante de mascula (in
    Epistulae, XIX – 1,19,28). La mascula signifie, sans ambigüité, « Maître,
    à l’égal des hommes ». Par ce terme, Horace voulait indiquer que les
    vers de la dixième Muse de Platon étaient une expression supérieure
    de la pensée. Il reprenait aussi l’idée des savants antiquaires alexandrins
    qui avaient classé Sappho à l’égal des huit grands poètes lyriques grecs.
    Puisque Sappho était la seule femme de cette Pléiade, elle était bien,
    à l’égal des hommes, choisie pour célébrer le génie poétique humain,
    la mascula. On confondit ensuite de façon bien rapide mascula avec
    le vocable masculina qu’Horace n’avait pas employé pour nommer La
    Lesbienne. Masculina aurait signifié en effet que Sappho était mas-
    culine.”..
    Qu’en pensez-vous?
    Bel été !
    Jean-Claude DUTTO

    • Connaissance hellénique dit :

      Cher M. Dutto, merci beaucoup pour votre commentaire intéressant et enrichissant. Même si l’interprétation du passage de la lettre I.19 d’Horace est discutée, la lecture de P. Landete que vous rappelez me semble tout à fait possible. Vous avez raison, Sappho est la seule poétesse à être considérée l’égale des hommes et, si telle est l’interprétation du passage d’Horace, le poète suggère précisément que Sappho est une poétesse-homme, digne d’être étudiée et imitée comme ses meilleurs collègues hommes. Le passage d’Horace est intéressant parce qu’il suggérerait que Sappho est, pour ainsi dire, la seule poétesse qui peut franchir la barrière genrée du canon masculin. Cette perspective confirme que le canon des poètes lyriques fait du genre (gender) l’un des critères essentiels de catégorisation. En revanche, la perspective d’Horace se distingue de celle de Philodème cité à la fin de l’article. Pour Philodème, Sappho ne ‘franchit pas la barrière du genre’, elle “n’est pas la neuvième parmi les hommes” ; elle reste femme, mais elle franchit si je puis dire une autre barrière, celle de la divinité. Autrement dit, au lieu de devenir homme comme chez Horace, elle devient déesse et Muse. Dans les deux cas, c’est bien le statut exceptionnel de la poétesse qui est suggéré.
      Merci de votre remarque et très bon été à vous !
      RM

  1. 04/09/2025

    […] Le Cercle des poétesses disparues N. 1 – Sappho et les autres par Rocco Marseglia · Publié 05/0… […]

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