Une adaptation de l’”Odyssée” à l’écran
► ὁ λύχνος n° 171, juillet 2025.

Quelle serait l’adaptation la plus réussie de l’Odyssée à l’écran ?
La réponse ne peut être que subjective. Mais on n’aurait tort d’oublier celle de Franco Rossi1 (1919/2000), intitulée simplement L’Odyssée, réalisée en Technicolor pour la télévision en 1968 et divisée en huit épisodes de 55 minutes (regroupés aujourd’hui sur YouTube en 4 parties), une coproduction européenne associant des chaînes italienne, française, allemande et la Yougoslavie (d’où un casting international et la présence de l’acteur albanais Bekim Fehmiu dans le rôle-titre). S’attachant à respecter le plus possible le fil du récit homérique, jusqu’à multiplier les citations littérales, cette Odyssée restitue autant que possible l’atmosphère propre à l’épopée ; et filmée non seulement dans les studios du producteur De Laurentiis à Rome (Dinocittà) mais davantage en extérieur (sur les côtes dalmate et italienne), elle donne à voir et à entendre la Méditerranée : ses îles parcourues de troupeaux de moutons et de chèvres, ses montagnes souvent arides enserrant d’étroites plaines littorales, le chant des cigales…et la mer.
On jugera de la fidélité à Homère par ce résumé de l’action. Après une courte introduction montrant les ruines actuelles de Troie en Turquie et les masques funéraires « royaux » découverts par Schliemann à Mycènes, le film commence par l’exposé de la situation à Ithaque : Pénélope (interprétée par Irène Papas, véritable « icone » grecque au superbe physique) est assiégée dans son palais par les jeunes prétendants qui réclament en vain sa main (en l’absence d’Ulysse disparu depuis vingt ans). Mais les dieux (figurés sous formes de statues qui dialoguent entre elles) décident que le temps du retour de ce dernier est venu. À ce moment, poussé par Athéna qui a pris l’apparence de mortels (Mentès, puis Mentor), son jeune fils Télémaque (Renaud Verley) décide de reprendre les choses en main : « l’enfant qu’il était (dit une voix off) laisse la place à l’homme ; dès cet instant il doit agir en maître. » Il part donc secrètement à la recherche d’Ulysse : d’abord à Pylos où il rencontre Nestor et ses fils en train de sacrifier sur le rivage ; puis à Sparte où il est reçu par Ménélas et sa funeste épouse, la belle Hélène (interprétée par Scilla Gabel au maquillage étonnant, tel un visage de la mort). Hélène sait verser une drogue dans les boissons2 pour amener l’oubli des peines et des tourments (elle évoque, comme dans le poème homérique3, le plus grand exploit d’Ulysse qui aurait été de se défigurer horriblement pour pouvoir pénétrer clandestinement dans Troie afin de repérer les lieux : à ma connaissance, aucun autre film n’a représenté cette péripétie). Les premiers épisodes de la série correspondent fidèlement à ce qu’on appelle la « Télémachie » (puisque tel est le nom donné aux quatre premiers chants de l’Odyssée).
Comme dans le poème, le récit de cette quête s’interrompt avec l’apparition d’Ulysse (déjà présent à l’écran cependant à travers les propos d’Hélène). Mais ici se situe la principale distorsion par rapport à la véritable Odyssée : au lieu d’évoquer (chant V) le séjour du naufragé à Ogygie auprès de la nymphe Calypso (dont la figure est ici assez largement escamotée), le film montre d’emblée Ulysse sur son radeau avant qu’il échoue sur l’île des Phéaciens, où il va rencontrer la jeune princesse Nausikaa. Deux exemples montrent clairement ce qui rapproche et ce qui sépare l’adaptation filmique de l’original homérique : elle s’en sépare par les notations psychologiques prêtées à Ulysse dont le film nous dit, par exemple, que sur son radeau il souffrait de la solitude et pensa « devenir fou » (plus tard, on nous dira aussi qu’« il avait déplaisir à manger et boire tout seul » devant les Phéaciens silencieux) ; elle est fidèle à l’original homérique quand elle cite explicitement le vers4 montrant comment Ulysse, à son arrivée sur l’île, se cacha dans des feuilles mortes, « comme on cache des braises sous la cendre pour conserver le feu » (une autre citation littérale est la fameuse comparaison faite par Ulysse entre Nausikaa et la beauté du palmier de Délos5 : elle apparaît dans le film non lors de la première rencontre entre le héros et la princesse, mais plus tard, quand Ulysse fait ses adieux à Nausikaa). Le film développe tout particulièrement l’épisode phéacien, car il offrait matière à des scènes spectaculaires : par exemple celle où l’aède Démodocos (présenté comme un Troyen exilé !) évoque le cheval de Troie6, (et la dispute entre les Troyens sur ce qu’il convient d’en faire, avec à l’écran une belle reconstitution de l’animal, présenté comme souvent sur des roulettes, et s’acheminant vers une Troie où l’on aperçoit curieusement une ziggourat au milieu de temples !) Comme dans le poème, cette évocation est l’élément déclencheur qui pousse enfin Ulysse à révéler son identité aux souverains phéaciens, Alkinoos et Arété. Ce sont ensuite les « récits chez Alkinoos » ou Apologues (chants IX-XII), où se déploie tout le brio du réalisateur et chef opérateur Mario Bava (1914/1980) pour les effets spéciaux, en particulier concernant la séquence du Cyclope : ce dernier, filmé en contre-plongée, est effrayant de force et de sauvagerie (tout est représenté à l’écran comme dans le poème : Ulysse qui prétend se dénommer « Personne » ; le pieu rougi au feu pour aveugler le monstre impie ; la fuite des Achéens cachés sous le ventre du troupeau de brebis et du bélier ; l’apostrophe finale d’Ulysse à Polyphème où il dévoile imprudemment sa véritable identité, s’attirant la haine irrémédiable de Poséidon, le père du Cyclope). Dans ces « récits chez Alkinoos », deux aventures d’Ulysse sont mentionnées mais non montrées à l’image (les Cicones, les Lestrygons) ; d’autres sont carrément « effacées » (car elles n’étaient pas filmables : c’est le cas du passage auprès des deux écueils de Scylla puis de Charybde). Le séjour chez les Lotophages par contre est bien montré (mais il donne plutôt l’impression – avec cette poudre blanche que consomment trois des marins d’Ulysse et qui les fait rire et délirer – qu’on a plutôt affaire aux substances stupéfiantes à la mode dès les années 1960). Quant à l’arrivée chez Éole, elle prend un tour « bouffon », avec son dieu des vents débonnaire affublé comme ses enfants obèses de bizarres perruques hérissées (Ulysse n’est pas montré revenant chez le dieu pour s’y faire insulter, après avoir laissé ses compagnons ouvrir l’outre qui retenait les tempêtes, et les laissant ainsi se déchaîner de nouveau). Bien mieux présenté est le séjour sur l’île du Trident, avec la consommation fatale des vaches du troupeau du Soleil, qui va entraîner la mort de tous les compagnons d’Ulysse. Un second « morceau de choix » (après l’épisode du Cyclope) est sûrement la rencontre avec Circé (Juliette Mayniel), qui précipite Ulysse (du moins c’est ce que dit le commentaire) dans un autre monde : « c’est ainsi que j’entrais dans le monde magique de Circé, un univers irréel. » Le film de Rossi suggère avec efficacité les pouvoirs extraordinaires de la magicienne, capable de transformer les hommes en pourceaux (ce qui n’arrivera pas à Ulysse grâce à la plante magique qu’Hermès lui donne : c’est d’ailleurs la seule mention d’Hermès7 dans le film alors qu’on sait que dans le poème homérique c’est lui qui transmettait à Calypso l’ordre des dieux de laisser enfin partir Ulysse). Tout naturellement c’est Circé, en tant que reine des enchantements, qui introduit un autre « grand moment » des aventures d’Ulysse : son voyage dans l’Hadès, avec d’étonnants effets spéciaux – comme cette superposition du visage d’Ulysse et de celui de Tirésias – les paroles du devin se fondant avec celles sorties de la bouche du héros. Ulysse y rencontre l’âme de sa mère et, notamment, celle d’Achille qui lui déclare – comme dans le poème8 : « il me serait plus satisfaisant d’être le dernier valet d’un pauvre fermier et d’être encore vivant sur la terre que d’être le premier de tous ces êtres éteints ! » ; il rencontre également l’âme de son compagnon Elpénor, qui vient de faire une chute mortelle9 ; à son retour auprès de ses compagnons, ceux-ci dans une scène spectaculaire organisent sur le bord de la mer la crémation du corps du défunt, tenant verticales autour du bûcher leurs rames, tandis que bruissent les cigales.
Plus terne est par contre l’épisode des Sirènes : Ulysse est certes montré enchaîné à son mât (avec ses compagnons qui rament, leurs oreilles enduites de cire pour ne pas entendre les chants) ; mais on ne fait qu’entendre les voix des Sirènes, supposées être postées sur un (misérable) rocher couvert d’ossements humains peu réalistes.
Les derniers épisodes du film rapportent fidèlement le retour d’Ulysse à Ithaque (sans mentionner pourtant le bateau phéacien merveilleux qui l’y ramène). Rien n’est oublié (cela correspond aux chants XIII à XXIV du poème) : Athéna qui l’accueille et le transforme en vieillard puant ; le refuge trouvé chez le fidèle Eumée ; les retrouvailles avec Télémaque ; l’arrivée au palais où seul le vieux chien Argos le reconnaît avant de mourir ; la lutte avec le mendiant Iros ; les insultes des prétendants ; les mensonges à répétition d’Ulysse soucieux de ne pas se dévoiler trop tôt ; le concours de tir à l’arc pour faire passer une flèche à travers le manche de douze haches ; le massacre des prétendants (mais il n’est pas question par contre du sort du serviteur félon Mélanthios émasculé et démembré, ni des domestiques infidèles pendues dans le poème10) ; l’échange avec Pénélope autour du fameux lit nuptial bâti sur le tronc d’un olivier ; la rencontre d’Ulysse avec son vieux père, Laërte ; la lutte évitée de justesse avec les parents des prétendants assassinés (jusqu’à ce qu’une trêve soit instituée) ; le rappel par Ulysse qu’il devra – conformément à la prophétie de Tirésias – reprendre la mer jusqu’à ce qu’il trouve un pays dont les habitants ne savent pas ce qu’est naviguer, pays où il pourra enfin faire un sacrifice à Poséidon et apaiser sa colère (il ne manque que la seconde Nekuia, celle du chant XXIV où les âmes mortes des prétendants sont conduites dans l’Hadès par Hermès).
On espère l’avoir suffisamment montré : la fidélité du film de Franco Rossi à l’épopée homérique est absolument exceptionnelle. A-t-on jamais vu ailleurs pareille tentative de respecter le poème grec jusque dans ses plus infimes détails ?
Le personnage d’Ulysse est parfaitement restitué dans son infinie complexité : il est présenté par Nestor dans le film comme ingénieux, rusé, d’une grande force d’âme et prudence dans son cœur. Selon Pénélope (« rendue plus blanche que l’ivoire taillé par Athéna »), Ulysse avait su la séduire bien qu’il ne soit pas le plus riche de ceux qui avaient demandé sa main, et surtout pas le plus courageux (en effet, dans l’Iliade notamment, Ulysse n’est pas montré comme particulièrement brave11). C’est un affabulateur qui, comme dans le texte homérique, est réticent à décliner son nom véritable et s’invente en permanence des identités de substitution. Ce qui le caractérise dans le film de Rossi (et dans l’Odyssée), c’est une curiosité insatiable, une envie de savoir qui le pousse toujours à se mettre en danger (avec le Cyclope ou les Sirènes) jusqu’à mettre en danger ses compagnons (il fait penser à l’Ulysse de Dante12, possédé par une rage de découverte). Portrait par conséquent plutôt ambigu que l’acteur qui l’interprète (Bekim Fehmiu), quelque peu inexpressif même s’il est doté d’un visage énergique, a du mal à retranscrire complètement.
L’épopée archaïque est intelligemment restituée dans sa dimension religieuse. Les dieux sont omniprésents : au début et à la fin du film (on l’a dit), on les voit dialoguer (par statues interposées) sur le sort des mortels, en premier lieu celui d’Ulysse. Juste avant le massacre des prétendants, Ulysse demande et obtient un signe favorable de Zeus, qui intervient sous la forme d’un coup de tonnerre (que sait interpréter une simple servante dans la cour du palais). À la fin, ce sont les dieux qui décident de la paix à Ithaque. Bref, comme le constate Pénélope (après Hélène13) : « notre destinée est entre les mains des dieux ; nos peines et nos douleurs nous viennent d’eux, et notre vie et notre mort. » Au bout du compte Athéna (qui change sans cesse d’aspect, prenant le visage d’une toute jeune fille androgyne, ou des sages Mentès ou Mentor, ou d’une amie de Nausikaa, ou d’une chouette, etc.) regagne l’Olympe : là, conclut joliment le film, « aucun nuage n’y trouble jamais l’éclatante lumière de l’azur infini. » Les exploits des héros sont chantés par des aèdes (Démodocos, Phémios), et on ne manque jamais de faire appel aux devins comme Théoclymène qui, comme dans le texte homérique, prédit aux prétendants égarés (qui rient et pleurent à la fois) leur fin prochaine14.
Une prise de distance s’opère régulièrement grâce au recours à une voix off qui commente l’action. Il y a aussi à plusieurs reprises (par exemple dans la séance du massacre des prétendants) apparition d’un groupe de femmes (vêtues de noir) qui interviennent tel un chœur tragique. On voit donc quelle authentique recherche esthétique a guidé le réalisateur, avec un souci de dépouillement voire d’austérité (malheureusement un peu gâché par une musique répétitive et envahissante, très datée). La réalisation témoigne enfin des modes de l’époque, et d’un certain cinéma ethnologique que pratiquait au même moment Pier Paolo Pasolini par exemple dans sa Médée (ou Federico Fellini dans son adaptation du Satyricon). D’où l’utilisation de « signes » empruntés à toutes sortes de sociétés traditionnelles (ou inventés) : chants polyphoniques, gestuelles particulières (comme les prières de Pénélope, qui se frappe des deux poings quand elle invoque la déesse), sculptures empruntées à l’art khmer, bijoux exotiques (ceux de la reine Arété font penser à la parure de la célèbre dame d’Elche…)
N’y a-t-il pas là suffisamment de raisons pour revoir l’Odyssée de Franco Rossi, sinon dans son intégralité du moins dans ses passages les plus spectaculaires et les plus réussis, qui sont nombreux, et de les montrer à un jeune public ?
1 Il était licencié ès lettres.
2 Od., IV, 220-226.
3 Od., IV, 240-248.
4 Od., V, 498.
5 Od., VI, 162-169.
6 Sur Ulysse et le cheval de Troie, voir par exemple le texte d’Olivier Estiez, in Homère. Sur les traces d’Ulysse, Bibliothèque nationale de France, 2006, p. 96-103.
7 Voir Jean-Michel Ropars, Ulysse dans le monde d’Hermès, Paris, Les Belles Lettres, 2023.
8 Od., XI, 489-491.
9 Od., X, 551-560.
10 Od., XXII, 465-477.
11 Voir Jean-Michel Ropars, o. c., p. 25-28.
12 Dante, Enfer, XXVI, 94-102 (cf. Corinne Jouanno, Ulysse. Odyssée d’un personnage d’Homère à Joyce, Paris, Ellipse, 2013, p. 363-370).
13 Hélène avait dit à Ulysse : « Lorsque les dieux disposent de nos vies, alors nos passions ne comptent plus. »
14 Od., XX, 345-358. Halithersès également prédit l’avenir.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Jean-Michel Ropars (24 juillet 2025). Une adaptation de l’”Odyssée” à l’écran. Connaissance hellénique. Consulté le 11 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/14f3i
