Ressources numériques en sciences humaines et sociales OpenEdition Nos plateformes OpenEdition Books OpenEdition Journals Hypothèses Calenda Bibliothèques OpenEdition Freemium Suivez-nous

Vu pour vous : Uberto Pasolini, « The Return »

► ὁ λύχνος n° 171, juillet 2025.

Cette adaptation partielle de l’Odyssée (puisque sont ici escamotés les douze premiers chants, sur les vingt-quatre que compte le poème) ne cherche pas la fidélité à l’œuvre-source, ce dont on ne saurait faire grief à Uberto Pasolini : c’est un droit reconnu à tout créateur que d’opérer des modifications par rapport à la trame initiale, et personne ne s’en est privé, en littérature par exemple avec déjà Dante (Enfer, XXVI) au Moyen-Âge ou James Joyce (Ulysse) au XXe siècle. Mais il faut cependant constater que, dans la ré-élaboration de la matière première, le film dont on va parler n’y est pas allé « de main morte ».

D’abord les dieux et déesses (Athéna en particulier) sont totalement absents du film : c’est pourtant Athéna qui protège Ulysse et l’aide à retrouver son trône (en le métamorphosant en vieillard puant pour que nul ne le reconnaisse…sauf son vieux chien Argos dans une scène qu’Uberto Pasolini a heureusement conservée, comme il a conservé la reconnaissance d’Ulysse par sa vieille nourrice). Tout le merveilleux du poème a donc disparu ici. Ce n’est plus sur un bateau magique et comblé de richesses par les Phéaciens qu’Ulysse regagne Ithaque, mais comme un naufragé, sur une misérable épave… les fesses à l’air (le réalisateur a même inventé un épisode où Ulysse est repêché une première fois par certains des prétendants, avant d’être rejeté à la mer parce que perçu par eux comme un rival potentiel !) Dans ce film, le père d’Ulysse, Laërte, n’est plus qu’un vieillard gâteux qui meurt avant qu’il ait pu retrouver son fils, alors que leurs retrouvailles étaient un temps fort du poème au chant XXIV. En conséquence, le fameux stratagème inventé par Pénélope (elle n’épousera l’un des prétendants qu’une fois qu’elle aura achevé de tisser le linceul pour son beau-père) tombe à l’eau : The Return revient pourtant sans cesse sur ce motif du métier à tisser à laquelle la pauvre Pénélope (Juliette Binoche) apparaît quasiment enchaînée…

Les prétendants que montre Uberto Pasolini sont plutôt détonnants : ainsi Pisandre (Tom Rhys Harries) a la tête d’un parfait SS, avec ses cheveux blonds coupés au carré et son absence totale de sens moral ; tandis qu’Antinoos (Marwan Kenzari), tout en mielleux cynisme, est ici bizarrement métamorphosé en amoureux transi, sincèrement épris de Pénélope et acceptant à la fin (quand il sent qu’il a perdu la partie et ne sera jamais « l’époux ») d’être proprement décapité par Télémaque ! C’est là un travers de ce film que de présenter des scènes inutiles de violence (il y en avait déjà assez avec le massacre final des prétendants au chant XXII de l’Odyssée) : comme la mort accidentelle du messager Iros (victime d’un croche-pied d’Ulysse sa tête vient se fracasser sur une marche du palais), ou cette étrange chasse à l’homme avec des lévriers organisée par Antinoos, ou la mise à mort d’un pêcheur sous les coups pour lui faire avouer où se cache Télémaque. Il y a également quelques scènes – discrètes – de sexe (quand les servantes infidèles couchent avec les prétendants ; mais, contrairement au poème, elles ne finiront pas pendues à la fin), sans doute pour pimenter le spectacle…

Télémaque (Charlie Plummer) est présenté comme un petit jeune homme en conflit avec ses parents (comme le ferait un « jeune » d’aujourd’hui… anachronisme qui laisse pantois) : il reproche ainsi violemment à sa mère de n’être qu’une égoïste et une insensée, qui ne fait rien pour abréger les souffrances du peuple en ne se décidant pas à choisir enfin un nouvel époux (ce qui mettrait un terme au pillage de l’île par les prétendants) ; et quant à Ulysse, Télémaque refuse presque jusqu’au bout de le reconnaître comme son véritable père. Ah ! Ces jeunes… À la fin c’est d’ailleurs lui qui quittera Ithaque une fois ses parents réconciliés, alors que dans la véritable Odyssée c’était Ulysse qui devait repartir rapidement pour se conformer à une prophétie du devin Tirésias. Au passage, on s’étonnera du décor : le palais d’Ulysse devient une forteresse médiévale (le château franc de Chlemoutsi à Kyllini, du XIIIe siècle), totalement anachronique.

Quant au « message » que délivre le film, c’est qu’on ne « revient » jamais de la guerre. Elle vous marque à jamais et vous transforme en machine à tuer. C’est ainsi qu’apparaît l’acteur qui interprète Ulysse : Ralph Fiennes (le chef du camp nazi Amon Göth dans La Liste de Schindler, et l’un des protagonistes du récent film de zombies sanglant 28 years Later), au jeu limité, bodybuildé mais couvert de cicatrices, hirsute et sale, qui parle peu mais qui dit à Télémaque – et non au Cyclope – qu’il s’appelle « Personne ». Victime de ce qu’on appellerait aujourd’hui un « stress post-traumatique », il éprouve un profond dégoût de ce qu’il est devenu : il n’a plus rien du rusé et combattif personnage de l’Odyssée, voulant à toute force retrouver son palais, sa chère femme et son jeune fils, quitte à mentir tout le temps et à tout le monde. Ce n’est plus qu’une loque qui finit couverte du sang des prétendants, qui fait horreur à Pénélope après le carnage qu’il vient de réaliser – seul, contrairement au poème – en abattant à l’arc ou en éventrant à l’épée ses adversaires (l’hémoglobine a giclé partout). Tout juste au dénouement semble-t-il se réveiller de sa torpeur, quand lui revient à l’esprit le souvenir du lit nuptial qu’il avait construit sur le tronc d’un olivier vivant, ce qui semble aussi émouvoir Pénélope et susciter en elle malgré tout quelque sentiment pour cet époux déchu.

Ce thème du retour impossible du guerrier n’est en rien original : par exemple en 1946, donc au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le Suédois Eyvind Johnson dans Strändernas svall (L’Agitation des flots sur les grèves) montrait pareillement un Ulysse au corps ravagé par le temps, couvert de cicatrices, mais surtout écœuré par le sang qu’il avait versé lors de la guerre de Troie, et écrasé par un sentiment de culpabilité. Qu’ajoute à cela le film d’Uberto Pasolini, dépourvu de rythme, à l’interprétation bien médiocre, fade visuellement et écrasé par un obsédant fond musical qui se voudrait dramatique ? Rien.

Jean-Michel Ropars
Jean-Michel Ropars

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Jean-Michel Ropars (16 juillet 2025). Vu pour vous : Uberto Pasolini, « The Return ». Connaissance hellénique. Consulté le 11 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/14cpf


Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.