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Vu pour vous : l’« Odyssée » de Christopher Nolan (2026)

► ὁ λύχνος n° 174, juillet 2026.

 

Comme l’avait montré Corinne Jouanno dans son Ulysse. Odyssée d’un personnage, d’Homère à Joyce1, chaque époque et chaque créateur réinterprètent à leur façon l’aventure du fils de Laërte ; c’est un droit reconnu que d’opérer des modifications par rapport à la trame initiale, et personne ne s’en est privé, en littérature par exemple avec Dante (Enfer, XXVI) au Moyen-Âge, ou au XXe siècle avec James Joyce (Ulysse) ou Giono (Naissance de l’Odyssée).

Le cinéma en fait de même, et on ne compte plus les films retraçant le périple du roi d’Ithaque : pour ne parler que des deux dernières années, il y a eu celui (fort médiocre) d’Uberto Pasolini en 2024 (The Return. Le retour d’Ulysse), qui se concentrait sur le moment où Ulysse débarquait à Ithaque, las et désabusé, pour récupérer après un nouveau carnage sa couronne. Voilà aujourd’hui que sort sur les écrans une superproduction plus ambitieuse, avec de multiples stars internationales (Matt Damon, Charlize Theron, Anne Hataway, etc.), intitulée sobrement L’Odyssée (2026).

Disons d’entrée que c’est (avec de curieuses réinterprétations sur lesquelles on reviendra) une très plate adaptation du texte source, sans aucune inventivité visuelle comme on pouvait en trouver par exemple dans le film de Franco Rossi (L’Odyssée, 1968, avec Bekim Fehmiu) ou dans Jason et les Argonautes de Don Chaffey, grâce aux fantastiques effets spéciaux de Ray Harryhausen. C’est de plus très long : près de 3 heures.

Dans un souci probable de simplification (pour ne pas perdre en route, sans doute, le grand public auquel ce film est destiné), des figures importantes du poème ont disparu (par exemple le vieux Nestor à Pylos, ou même Laërte), d’autres ont complètement changé d’apparence (par exemple le goinfre et lâche Iros du Chant XVIII, qui devient ici un agent à la solde des prétendants, chargé de tuer Ulysse), tandis qu’une importance démesurée est donnée à l’épisode (certes attachant chez Homère) du vieux chien Argos. Surtout ce qui constituait le cœur du poème (chants VI à XIII), le séjour d’Ulysse chez les Phéaciens (où il rencontrait la belle Nausikaa, faisait le récit de ses « aventures » depuis le départ de Troie jusqu’à son arrivée à Schérie2, recevait de somptueux présents et était ramené par eux à Ithaque) a totalement disparu : les péripéties du voyage de retour d’Ulysse sont à la place évoquées au petit bonheur à l’occasion des nombreux flash-backs qui parsèment le film de Christopher Nolan. Avec la disparition du royaume fabuleux des Phéaciens, et de leurs bateaux merveilleux dépourvus de pilotes pour ramener Ulysse à Ithaque chargé de trésors, c’est aussi la poésie du texte grec qui s’évanouit, remplacée par une avalanche (trop hollywoodienne) de bagarres et de « pif !, paf !, poum ! » : la violence submerge l’écran comme dans The Return.

Est-ce pudibonderie excessive ? Les retrouvailles d’Ulysse (Matt Damon) et de Pénélope (Anne Hathaway) sur leur lit nuptial construit sur le tronc d’un olivier vivant, ont également disparu: c’était pourtant (avec la rencontre fortuite d’Ulysse nu sur la grève et de la princesse Nausikaa) un des sommets du poème ; comme on le sait, pour que les deux amants puissent se redécouvrir et s’aimer plus longtemps, Athéna avait allongé « la nuit qui recouvrait le monde », au Chant XXIII, 243-244. De la même façon, les coucheries des servantes infidèles sont allusivement évoquées (juste un baiser entre la servante Mélantho et le méchant Antinoos), et on ne dit pas qu’elles furent pendues pour leur trahison (Chant XXII, 458-473). C’était sans doute trop dérangeant au regard d’aujourd’hui.

On nous parle bien des déesses et des dieux, mais seule Athéna (métissée noire forcément3, comme dans la thèse controuvée de Martin Bernal, 1987) apparaît à l’écran, et pas du tout Hermès qui jouait pourtant dans l’Odyssée d’Homère un rôle essentiel (c’était lui le père d’Autolykos, le grand-père d’Ulysse ; c’est Hermès qui venait délivrer à Calypso/Charlize Theron l’ordre de Zeus de laisser partir Ulysse ; c’est lui qui donnait à Ulysse le fameux moly, plante mystérieuse et antidote aux poisons de la magicienne Circé). On reste stupéfait du fait que le réalisateur ait évacué de son récit la réplique pourtant essentielle d’Ulysse au Cyclope, qui lui demandait son nom : « Mon nom est Personne » (d’après un jeu de mot entre Odysseus – forme grecque du nom d’Ulysse – et le mot qui veut dire « Personne » en grec ancien : Oudeis). C’était pourtant là que résidait une des clés du poème, définissant la nature insaisissable de l’« industrieux Ulysse », jamais à court de travestissement ou de mensonges… comme son « saint patron » : Hermès.

Christopher Nolan transforme les données pour les conformer aux thèmes à la mode. Ainsi Agamemnon, qui apparaît toujours casqué (on ne voit guère son visage) n’est plus qu’une brute insatiable de conquêtes (c’est pour avoir la maîtrise des routes commerciales vers la mer Noire qu’il aurait entraîné les Grecs dans la guerre, plus que pour récupérer Hélène) : cela m’a fait penser à une sorte de Dark Vador moderne dans Star Wars, mâtiné de Donald Trump impérialiste. Circé (Samantha Morton), une déesse pourtant et fille du Soleil, n’est plus qu’une sorte de féministe militante, dégoûtée des hommes qu’elle transforme en cochons (elle semble à deux doigts de dire : « Men are trash » comme on le lit sur nos murs aujourd’hui, ou « Balance ton porc »), et rien n’est dit de ses amours avec Ulysse. Calypso, qui assomme littéralement Ulysse en lui faisant mastiquer des fleurs de lotus pour qu’il oublie son passé et sa famille, et reste avec elle, serait-elle pour Nolan devenue une dealeuse ? L’épisode de ces mystérieuses fleurs de l’oubli existait bien dans le texte d’Homère, mais appliqué à un autre moment du poème et à quelques marins d’Ulysse partis en mission de reconnaissance, au Chant IX, 88-99.

Le comble, historiquement parlant : les Grecs (qui pillent Troie) sont à la fin identifiés comme ces fameux « Peuples de la mer » qui ravagèrent la Méditerranée orientale à la fin du IIe millénaire, détruisant par exemple le royaume hittite et infligeant de pénibles batailles pour les repousser à Ramsès III en Égypte : identification qui a tout de l’escroquerie historique car on ne sait trop qui étaient ces «  Peuples de la mer ». Mais notre époque croit vivre une fin civilisationnelle, victime de ses pêchés. En l’occurrence ces péchés sont ceux des Achéens et d’Agamemnon/Dark Vador, c’est son hybris qui l’aurait poussé à conquérir et à détruire, comme nous-mêmes pillons et dévastons notre belle planète. Et donc, en ayant violé les lois de Zeus sur l’hospitalité, lui et les autres Achéens auraient précipité l’Hellade dans la période dite des « Siècles obscurs » du XIIe aux VIIIe siècles avant J. C. (il y a de toutes autres racines historiques à ce Moyen-Âge grec bien sûr). Sans doute que pour nous, si l’on développe ce parallèle que Christopher Nolan semble esquisser, la suite pourrait être identique ? Mais, espoir ! Le film ne se voulant quand même point trop désespéré, Christopher Nolan et ses scénaristes nous disent qu’à la fin « une nouvelle aube illuminera ce monde assombri »…

 

 NOTES

1 Corinne Jouanno, Ulysse. Odyssée d’un personnage, d’Homère à Joyce, éditions Ellipses, Paris, 2013.

2 Tel est le nom de l’île mythique des Phéaciens.

3 Christopher Nolan a par contre tout à fait le droit de présenter une société homérique multi-ethnique. Federico Fellini en avait fait autant auparavant pour la Rome impériale.


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Jean-Michel Ropars (22 juillet 2026). Vu pour vous : l’« Odyssée » de Christopher Nolan (2026). Connaissance hellénique. Consulté le 13 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16lu5


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