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L’eau primordiale – Leçons de Mésopotamie

► ὁ λύχνος n° 174, juillet 2026.

L’eau primordiale Leçons de Mésopotamie

Musée du Louvre, Paris – Aile Richelieu

Du 20 mai 2026 au 15 mars 2027

 

Quoi de plus vivifiant et de plus nécessaire que la visite de L’eau primordiale, en pleine canicule, précisément le jour où nous fêtons le solstice d’été ? En ce week-end de juin où Paris est devenue fournaise, nous vivons ces Leçons de Mésopotamie comme une bénédiction autant que comme un avertissement à l’adresse de nos civilisations en sursis.

La légendaire prospérité du Croissant fertile a résulté de la savante gestion de l’eau, de l’utilisation des voies fluviales et de la maîtrise toute relative des éléments : cela, nous le savons tous. Mais l’exposition nous permet de le vivre et la nuance est de taille. Nous voilà au plus près des Sumériens, au coeur même de leur existence : sur telle tablette, est consignée la construction d’un bateau : estimation de la quantité de matériaux, d’artisans à convoquer et des heures à prévoir sur le chantier. Sur telle autre, figurent des graphismes représentant des parcelles, leurs canaux d’irrigation et les noms des propriétaires terriens : un document cadastral rare.

Nous découvrons aussi des prévisions météorologiques en rapport avec la position des astres : recours à la magie pour appeler la pluie ou pour éviter les crues. Il en allait de la survie des hommes. En comparaison, notre traduction de l’élément en H2O, assez pauvre, révèle que sa puissance symbolique et sacrée a été perdue de vue.

Dans les premiers vers du récit babylonien Enῡma Elish, l’eau douce (Apsû) et l’eau salée (Tiamat) se mélangent. De leur union naissent les premiers dieux, ainsi que le Ciel et la Terre. L’eau primordiale ! Enki (Ea en akkadien), dieu des eaux douces souterraines, est sage et civilisateur. De ses épaules jaillissent deux sources. Le long des murs de sa maison (un bassin de forme carrée, visible sur des sceaux-cylindres), coulent des lignes ondulées.

Je me demande alors si l’eau possédait des vertus mantiques à Balylone. On me répond que les devins interprétaient les cercles, produits par une goutte d’huile à la surface de l’eau, par lesquels passait la prophétie.

En Mésopotamie, la source sacrée par excellence est l’Apsû d’Enki, le dieu des savoirs cachés et des présages. L’eau profonde, en tant que lieu de communication avec le divin, est un thème largement partagé dans les civilisations du Proche-Orient et de la Méditerranée.

Située non loin de Thespies, au coeur de la Béotie, la source d’Hippocrène apparaît dans les premiers vers de la Théogonie :

Μουσάων Ἑλικωνιάδων ἀρχώμεθʹ ἀείδειν

αἵ θʹ Ἑλικῶνος ἔχουσιν ὄρος μέγα τε ζάθεόν τε·

«  Commençons par invoquer les Muses Héliconniennes

qui habitent cette grande et sainte montagne de l’Hélicon  »

Hésiode décrit ensuite leur danse et leur baignade dans les ondes de l’Hippocrène, qu’il nomme en deux mots la fontaine du Cheval (Ἵππου κρήνη). En effet, d’un coup de sabot, Pégase aurait fait surgir la source (de πηγή )…

D’autres évoquent l’eau de Corinthe, appelée «  ville de Pirène » dans les Olympiques de Pindare, en hommage à sa source ἐν Ἀκροκορίνθῳ (sur l’Acrocorinthe) et à sa fontaine située en ville. Ses eaux sont nées des larmes d’une femme endeuillée et inconsolable. Pausanias décrit aussi cette κρήνην ὕπαιθρον, « une fontaine à l’air libre » décorée de marbre blanc. Pirène favorise l’inspiration poétique, en raison de son lien avec Pégase (encore lui) associé aux Muses. En effet, le cheval vient boire à la fontaine Pirène, près de laquelle Bellérophon le maîtrise grâce au mors fourni par Athéna.

À Delphes, l’eau de la fontaine Castalie est un moyen de purification cultuelle. Dans sa tragédie éponyme, Euripide donne la parole au jeune Ion, soucieux de respecter les rites :

Ἀλλ’, ὦ Φοίβου Δελφοὶ θέραπες,
τὰς Κασταλίας ἀργυροειδεῖς
βαίνετε δίνας, καθαραῖς δὲ δρόσοις
ἀφυδρανάμενοι στείχετε ναούς

« Allons, serviteurs de Phébus à Delphes, gagnez les tourbillons argentés de Castalie ; et, après vous être purifiés dans ses eaux fraiches et pures, entrez dans le sanctuaire. »

Tirant sa puissance des entrailles de la terre, elle est aussi le médium qui favorise la divination. Mais l’eau ne prophétise pas seule : c’est Apollon qui agit par son intermédiaire. On passe ainsi d’une simple fonction rituelle à une véritable dimension cosmique : l’eau ne sert plus seulement aux ablutions, elle devient l’un des médiateurs de l’ordre sacré unissant le divin, la nature et les hommes.

Les influences du Proche Orient sur les Grecs de l’Antiquité sont sensibles à bien des égards. Le mythe hésiodique rappelle le Chant de Kumarbi, écrit en hittite, où un dieu renverse son père et lui tranche les organes génitaux… Dans Enῡma Elish, écrit cinq siècles avant la Théogonie d’Hésiode, le combat d’un dieu souverain contre des puissances anciennes préfigure l’établissement d’un nouvel ordre cosmique. Certains traits du dieu Marduk ne sont pas sans rappeler ceux de Zeus. C’est lui qui, des yeux de Tiamat changée en montagne, fera jaillir le Tigre et l’Euphrate.

L’exposition nous invite à lire l’épopée de Gilgamesh où l’eau est omniprésente : sont évoquées les eaux menaçantes de la mer et celles de l’orage contrôlées par Adad. Il y a les eaux calmes d’Enki, « souverain de la nappe souterraine », et l’Eau mortelle que Gilgamesh ne devra en aucun cas toucher lorsque Ur Shabani le transporte sur sa vieille barque, annonçant avant l’heure le Charon grec.

Quant aux eaux destructrices du déluge auxquelles échappe Utapanishti, le Noé archétypal, nous les retrouvons notamment dans l’histoire de Deucalion et Pyrrha sous la plume d’Ovide :

Iamque mare et tellus nullum discrimen habebant :
omnia pontus erat, deerant quoque litora ponto

Désormais, plus rien ne distinguait la mer de la terre ;
Tout était mer ; et c’était une mer sans rivages.

Métamorphoses, I, 291-292

Mais à la différence d’Enlil, seigneur de l’air et dieu vengeur à l’oreille sensible, qui punit les hommes devenus trop bruyants, Zeus veut les anéantir parce qu’ils sont devenus nuisibles, bêtes et méchants.

Il a seulement manqué les voix.

Les archéologues ont négligé la « bande son » que leur auraient volontiers conseillé les linguistes s’ils les avaient sollicités. Au détour d’un paysage, nous aurions pu entendre ces Mésopotamiens murmurer les mots pour désigner l’eau ! Une autre cartographie, sonore cette fois, se serait superposée aux tracés archéologiques. Une voix féminine, venue du fond des âges, aurait prononcé le « A » sumérien la désignant, audible dans A.psû ou dans A.ga.de, l’ancien nom d’Akkad.

Puis, une voix masculine aurait prononcé le  akkadien et le  pour les eaux plurielles, à l’origine des langues sémitiques actuelles, tel le phénicien mym, l’hébreu mayim (מַיִם), l’araméen mayyā (מַיָּא), l’ougaritique m et l’arabe māʾ (ماء). Un enfant aurait prononcé le watar hittite, bien attesté sur des tablettes d’argile de 3000 av. J.-C, à l’origine de tant de vocables européens : ὕδωρ, Wasser, water, vodá, вода́, unda, vatn… Et aussi lisible dans le sanskrit udán.

Mots pour l’eau, 2026 , © Florence Deville-Patte, d’après la statue du
Gudea au vase jaillissant, (vers 2020 av.J.-C), Musée du Louvre

 

Les millénaires ont beau s’écouler, les mêmes mots sont restés. Les mêmes problématiques aussi. Les Mésopotamiens ont connu la « guerre de l’eau » comme on le découvre sur la Stèle des vautours. Ils se sont confrontés au problème de la salinisation des eaux douces et à la gestion des eaux usées. Ils ont écrit un droit à l’eau qui apparait dans le code Hammourabi, lisible sur la grande stèle de diorite noire, en 2000 avant J.-C. Ils ont compris l’influence de l’homme sur son milieu. Ils ont remarqué combien une monoculture pouvait appauvrir les sols. Ils ont évalué la démesure humaine au nombre d’arbres abattus : Humbaba, le protecteur de la forêt de cèdres, tombe sous les coups de Gilgamesh et Enkidu qui se livrent à un véritable écocide. Ils savaient aussi que, face aux forces de la nature, le temps de leur civilisation était compté.

« Nous sommes tous des éphémères emportés par le courant », Gilgamesh, tablette X.

De toutes les œuvres rencontrées au cours de cette exposition exceptionnelle, je vous présenterai la plus troublante, ma préférée. Il s’agit d’une céramique aux motifs géométriques d’avant l’écriture. Je n’avais encore jamais rien vu de tel. Isolée sur un fond ocre, sa frise en double hélice évoque autant le filet d’une eau stylisée, finement dessiné par l’artisan, que les yeux de l’eau sur la ligne de flottaison. Au XXIème siècle, on songe de suite à un ruban d’ADN. La ressemblance est frappante. Poncif ou hapax ? Je ne sais. Juste ce fil, histoire de mieux nous sentir reliés au lointain passé.

Etude d’après un bol de Tepe Gawra, Iraq du Nord période de l’Obeid (première moitié du Vème siècle av. J.-C) ©Florence Deville-Patte 2026

 

Ce n’est qu’après coup que je comprends les raisons de mon saisissement. Je n’ai pas fait le rapprochement immédiatement. Il suffisait pourtant de regarder le fond d’écran de mon téléphone habillé par une céramique récente où j’ai représenté une femme dans son atelier, entourée de palmiers. Autour d’elle, des lianes séquencées orientent le regard vers un lointain point de fuite.

 

Le même trait de pinceau hélicoïdal à des millénaires d’écart.

Le 25 juin 2026

L’atelier univers, terre cuite émaillée 2025 (détail) ©Florence Deville

 

 

 

 

 

 

 

 

 


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Florence Deville-Patte (15 juillet 2026). L’eau primordiale – Leçons de Mésopotamie. Connaissance hellénique. Consulté le 12 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16kpi


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